What Remains of Edith Finch
Une histoire de famille et de résilience

Il y a des jeux vidéo que l’on fait régulièrement à des fins de gratification et satisfaction rapide. Parce que farmer, accumuler, trouver des trésors ou battre une IA procure de la satisfaction, on est heureux et on cherchera cette sensation à nouveau. Et puis il y a les expériences vidéoludiques que l’on peut être amené à faire plusieurs fois, mais pas pour les mêmes raisons. Ce sont des expériences poétiques, touchantes, que l’on vit comme on vit un livre ou une œuvre cinématographique. On revient dessus pour revivre l’émotion ou pour vérifier qu’on n’a pas loupé une miette de ce qui était proposé sur le plateau.
Je n’essaie pas de dire qu’un type de jeu est meilleur que l’autre, j’essaie seulement de les distinguer afin de mieux décrire l’expérience que j’ai vécue – joué.
What Remains of Edith Finch fait partie de la seconde catégorie. C’est le jeu vidéo qui te fait vibrer au-delà des sensations habituelles de gratification. C’est un poème vidéoludique, un souvenir d’enfance, et plus encore. Il se présente comme “une collection de contes étranges” interactives, mais ne vous laissez pas tromper par les apparences, What Remains of Edith Finch n’est pas qu’un “film interactif”. Il s’agit plutôt d’un jeu vidéo qui repense entièrement la façon de raconter des histoires à travers ce médium.
On nous propose d’incarner Edith, une jeune femme qui retourne dans le manoir familial, à la recherche des réponses. Au fur et à mesure qu’on essaie de découvrir le mystère entourant le destin tragique des membres de sa famille, on est amenés à expérimenter le dernier jour de leur vie, et par conséquent, leur mort.
Plusieurs années après sa sortie et après l’avoir fini (au moins deux fois), ce jeu reste encore gravé dans ma mémoire. Je pense que s’il fallait absolument décrire en un seul mot l’expérience proposée par Giant Sparrow, ça serait : inoubliable.
Pendant longtemps on considérait les jeux vidéo incapables de transmettre des émotions, outre la peur et l’amusement. Pourtant, j’ai été profondément touchée par Edith Finch et son histoire, au point d’y penser encore, après plusieurs années. Il faut dire que depuis quelques temps, notamment grâce au jeu vidéo indépendant, la scène vidéoludique s’empare de plus en plus des thématiques plus fortes et certaines créations sont poignantes.
What Remains of Edith Finch m’a ému comme peu de jeux vidéo l’ont fait. Les sujets abordés ont participés à la construction de cette émotion, mais ce n’est pas tout. Ce n’est pas aussi simple que ça. Au fond, il ne s’agit pas seulement des histoires proposées, mais de la façon dont elles ont été transposées en jeu vidéo. Il s’agit de la narration vidéoludique, et dans le cas d’Edith Finch, elle est particulièrement puissante.
What Remains of Edith Finch joue avec les codes du genre en empruntant à d’autres médias et médiums. On nous fait voyager à l’intérieur d’un comics, on nous met derrière un appareil photo, on fait prendre vie à un poème… Je n’ai pas seulement été transportée dans une histoire, j’ai exploré et vécu plusieurs petits instants. Des instants de vie, de joie, de douleur, et d’une inéluctable mort. J’ai vu ce que les personnages ont vu, j’ai été dans leur tête et dans leur imaginaire, j’ai ressenti ce qu’ils ont ressenti. Pas longtemps, mais suffisamment pour me secouer. Ces instants sont puissants. Inoubliables.
Comme celui de Calvin qui a appris à voler. Les impulsions sur la manette font gagner de la vitesse à la balançoire, les vibrations s’intensifient et font battre notre cœur en unisson avec celui de Calvin. On est heureux, on veut aller plus vite, encore plus vite, jusqu’au ciel. On se souvient de notre enfance. Imbus de nostalgie, on se laisse aller aux émotions de l’instant vécu par Calvin. On se laisse portés par la voix de Sam récitant sa lettre d’hommage à son frère, comme Calvin se laisse porter par le vent. Et on est heureux. Mais Calvin s’envole, comme cet instant vidéoludique.

Puis il y a Lewis. Avec lui, on vit un moment qui ne saura être puissant qu’en jeu vidéo : une parfaite harmonie entre mécaniques, son, image et sensations.
On le voit travailler à la conserverie des poissons. Avec le joystick droit on coupe les poissons, tandis que le je joystick gauche nous fait voyager dans son imaginaire. Peu à peu, le rêve prend le dessus. On continue de couper le poisson de manière automatique, mais on se concentre de plus en plus sur la partie imaginaire. On traverse des contrées magiques et on s’émerveille. On entend de moins en moins le bruit du découpage des poissons et on s’imagine oublier les odeurs métalliques mélangés à la pourriture de la mort. On sent la vie vibrer à nouveau dans l’esprit de Lewis. Il y a de la couleur, de la musique, il est un prince à la recherche de sa Reine. Il a soif d’un autre monde pour remplacer sa froide réalité et cette douleur sourde qui envahi son quotidien. Il trouve un monde plus beau, un monde fragile, mais où Lewis est Roi. Lewis a pris ce monde. La mort a pris Lewis.

Tout au long du “voyage” d’Edith Finch à travers chaque recoin de la maison et de ses souvenirs, je n’ai pas pu empêcher naître en moi un sentiment doux-amer. Chaque épisode mettant en scène la mort d’un membre de cette famille, me laissait émerveillée et profondément triste à la fois. Oui, le jeu nous fait regarder la mort en nous rappelant la vie, car la vie est merveille autant que la mort est néant. Sans oublier le deuil – sujet encore rarement traité dans les jeux vidéo – omniprésent ici. Il ne suffit pas de parler de perte si l’on ne parle pas de ce qui s’ensuit, de ce qu’il reste.
La mère d’Edith Finch barricade les portes des défunts – elle veut passer à autre chose, oublier la douleur, tandis que la grand-mère d’Edith construit des véritables autels de mémoire (portraits sur bois, sculptures, sans oublier les chambres des défunts, qu’elle conserve intactes, comme lorsqu’ils étaient encore en vie) – tout pour garder leur souvenir vivant à travers cette collection d’objets. Et puis il y a Edith. Edith cherche des réponses.
Durant nos pérégrinations dans cette maison de souvenirs, le mystère subsiste. Y-a-t-il vraiment un monstre gisant sous le manoir? Ou peut-être qu’il s’agit plutôt d’une malédiction familiale? Ou peut-être que ces histoires ne sont que ça – des histoires. Une façon de gérer la perte des êtres aimés, car on a tous besoin d’une explication, d’une raison, de nos contes et nos mythes. C’est peut-être pour cela que Les Finch ont créé leur propre mythologie autour de la maison familiale, la vie, et le monstre qu’est la Mort.
What Remains of Edith Finch est une ode à la vie. Suffit-il de la regarder à travers l’œillet d’une porte ? Ou vaut-il mieux la croquer à pleines dents ?
De toute façon, ce qu’il reste d’Edith Finch, de nous tous, au fond, c’est la mémoire.


